CRUPPEVOLLE Père & Fils

Pierre CRUPPEVOLLE

La vente publique d'un Christ en Ivoire attribué à Pierre CRUPPEVOLLE, actif entre 1706 et 1740, est prétexte à partager ces quelques notes.

Je comprends difficilement la précipitation de l'Expert à attribuer à Pierre CRUPPEVOLLE le Christ en ivoire de la vente aux enchères qui s'est tenue à Limoges le samedi 29 mars 2014 alors que rien n'établit avec certitude que ce Christ ait été sculpté par cet ivoirier.

Le Crucifix n'est pas daté et son lieu de production n'est pas indiqué. Seul est gravé un nom incomplet en lettres majuscules CRVPPEVOL. suivi de la lettre F, probablement pour Fecit c'est à dire a fait sans plus de précision ni autre signe de reconnaissance.

Qui a gravé ce nom et Quand l'a-t-il fait ?

Certes il a pu être gravé par un Sieur CRVPPEVOL. mais il a pu être gravé par n'importe qui d'autre !

Quand un auteur évoque le nom de CRUPPEVOLLE il précise Père & Fils voire Père, Fils & Petit-Fils.

Ceux qui ignorent le Petit-Fils disent CRUPPEVOLLE The Elder ou Il Vecchio à propos du Père et CRUPPEVOLLE The Younger à propos du Fils.

Le premier du nom, Pierre CRUPPEVOLLE, est le plus connu mais cela ne tient qu'à une seule raison. On lui a longtemps attribué, probablement par erreur, le grand Christ en Ivoire, d'une hauteur de 75 cm, conservé dans le trésor de la Cathédrale de Rouen.

Ambroise MILET, qui fût conservateur du Musée de Dieppe rapportait au début du XXe siècle que le Christ en Ivoire de la sacristie de la Cathédrale de Rouen avait été sculpté par CRUPPEVOLLE Pierre et qu'il avait été offert en 1736 à Mgr de Saulx-Tavannes, Archevèque de Rouen à cette date.

Cet avis n'est plus partagé aujourd'hui : ce Christ en Ivoire aurait été offert à Mgr Dominique de La ROCHEFOUCAULD, Archevèque de Rouen à partir de 1759.

S'il était admis que le grand Christ en Ivoire de trésor de la Cathédrale de Rouen était de la main d'un CRUPPEVOLLE, ce serait donc celle de CRUPPEVOLLE Fils, car dans les années 1760-1780 Pierre CRUPPEVOLLE était décédé depuis longtemps.

Que sait-on des CRUPPEVOLLE ?

Rien, hormis qu'ils étaient réputés pour leurs sujets religieux et qu'un Christ en Ivoire est signé De Dieppe Crupevolle Sculpt. 1720

Le premier du nom, Pierre CRUPPEVOLLE, est né à Dieppe en 1680. Il s'est marié en 1706 et est décédé en 1740.

Le second du nom portait le même prénom que son Père et avait comme second et troisième prénom Nicolas François. Il serait né vers 1725 et est décédé en 1806.

Je n'ai trouvé aucune information sur le troisième du nom.

CRUPPEVOLLE Petit-Fils est pourtant cité dans le journal La Justice du 1er Juin 1903. Il est également cité dans les Notes d'un compilateur sur les sculpteurs et les sculptures en ivoire.

Il ne faut pas ignorer les réelles difficultés qu'on rencontre pour tracer la généalogie de la famille CRUPPEVOLLE.

On a déjà aucune certitude sur l'orthographe du nom dont j'ai trouvé 9 variantes :

CRUPPEVOLLE - CRUPEVOLLE - CRUCVOLLE - CRUPPERVOLLE - CROSVOLLE - FROCVOLLE - FROCVOL - FROSCVOLLE - CROQUEVOLLE

Elles ont au moins un point commun la terminaison -VOLLE.

Quant au parcours artistique des CRUPPEVOLLE, ce que l'on en sait tient en ces deux lignes rapportées par MAZE-SENCIER dans Le livre des Collectionneurs : Les CRUCVOLLE père et fils florissaient dans la seconde moitié du XVIIIe siècle. Ils se sont fait une réputation pour leurs crucifix.

Les CRUPPEVOLLE avaient donc la réputation de produire des Crucifix qui plaisaient. En sommes-nous si sûrs ?

En tous cas, pas à tout le monde si on se réfère aux propos tenus par le sculpteur sur ivoire NICOLLE Antoine dît aîné qui, en 1852 à Dieppe, commentait en ces termes les Christs sculptés par les CRUCVOLLE : Les têtes sont affreusement laides, et le reste est au moins aussi mauvais que les tètes. Je suis prêt à en administrer la preuve ; et un ouvrier qui livrerait un Christ pareil aujourd'hui, n'en trouverait certainement pas un second à faire.

Les CRUCVOLLE cités par le sculpteur sur Ivoire NICOLLE Aîné sont-ils réellement les auteurs du Christ en Ivoire vendu à Limoges ce 29 mars 2014 qui signent CRVPPEVOL.F

C'est peu probable ...

Le Christ en Ivoire vendu à Limoges est le travail d'un sculpteur qui a la parfaite maîtrise des règles anatomiques édictées par les académies du XVIIIe siècle. Son auteur ne peut en aucun cas être un sculpteur de la famille CRUCVOLLE citée par l'ivoirier NICOLLE aîné car on a justement reproché aux sculpteurs de Dieppe de ne pas fréquenter les académies et d'afficher dès le XVIIIe siècle un style décadent.

La réalité pourrait être la suivante ...

On a apposé sur le beau Christ en Ivoire vendu à Limoges une signature apocryphe CRVPPEVOL.F parce que CRUPEVOLLE était le patronyme d'un Sculpteur réputé et très ancien. Cette pratique était très répandue au XIXe siècle. Elle permettait à ses auteurs d'accroître la valeur marchande des objets qu'ils détenaient.

Notez que le Christ en Ivoire vendu à Limoges n'avait nul besoin de cette signature pour trouver un acquéreur. Ses dimensions, sa qualité artistique et le soin qui a été apporté à sa finition lui confèrent suffisamment de prestige.

CHRIST EN IVOIRE SIGNÉ CRVPPEVOL.F

CHRIST EN IVOIRE SIGNÉ CRVPPEVOL.F

Ce Christ en Ivoire a été présenté en vente publique le samedi 29 mars 2014 à Limoges.

Sa hauteur de 57 cm, la perfection de sa sculpture, sa provenance quasi royale Château de L.B., succession de la Comtesse T.-T et, cerise sur le gâteau, le patronyme d'un sculpteur notoire du XVIIIe siècle gravé sur la plante du pied ont conduit ce Christ en Ivoire à être propulsé à 3 fois son estimation.

Il fût adjugé 15 100€.

CHRIST EN IVOIRE SIGNÉ CRVPPEVOL.F

CHRIST EN IVOIRE SIGNÉ CRVPPEVOL.F

Son académie le rapproche de manière certaine du Christ en Ivoire offert à Mgr de La ROCHEFOUCAULD dans les années 1760-1780.

Les dessins du linge qui ceint le bassin du Christ sont rigoureusement superposables. Le canon est identique.

Seule la direction vers laquelle se porte le regard du Christ est différente : Le Christ offert à Mgr de La ROCHEFOUCAULD porte son regard vers le ciel, tandis que le Christ de la succession de la Comtesse T.-T. porte son regard vers le pied de la Croix suivant une iconographie fréquente sous le règne de Louis XVI.

CHRIST EN IVOIRE DÎT DE LA ROCHEFOUCAULT

CHRIST EN IVOIRE DÎT DE LA ROCHEFOUCAULT

Le XIXe siècle affirmait que ce Christ en Ivoire, haut de 75 centimètres était une oeuvre de Pierre CRUPPEVOLLE et qu'il avait été offert en 1736 à l'Archevêque de Rouen Mgr de SAULX-TAVANNE.

Cette affirmation a été contredite par la Conservation de la DRAC de Haute-Normandie qui a reconnu dans ce Crucifix celui qui a été offert à Mgr de La ROCHEFOUCAULD par les dieppois alors qu'il était leur Archevêque dès 1759.

Dans ces conditions, ce Christ en Ivoire ne saurait être attribué à Pierre CRUPPEVOLLE décédé en 1740 !

CHRIST EN IVOIRE SIGNÉ GRUPPEVOLLE ET DATÉ 1774

CHRIST EN IVOIRE SIGNÉ GRUPPEVOLLE ET DATÉ 1774

Ce Christ en Ivoire est signé GRUPPEVOLLE et il est daté 1774.

Il affiche une disgrâce physique tout à fait compatible avec les termes de NICOLLE aîné lorsqu'il juge la qualité des Christs sculptés par les CROCVOLLE :

Les têtes sont affreusement laides, et le reste est au moins aussi mauvais que les tètes. Je suis prêt à en administrer la preuve ; et un ouvrier qui livrerait un Christ pareil aujourd'hui, n'en trouverait certainement pas un second à faire.

La différence de qualité de travail avec le Christ vendu à Limoges est tellement flagrante que cela démontre une fois de plus que la gravure d'un nom sur un sujet ne signifie pas que le sujet ait été réalisé par l'auteur dont le nom est gravé.

Il ne faut pas confondre désir et réalité et cela vaut pour ce Christ comme pour celui vendu à Limoges.

Aimons l'oeuvre et non la signature de l'oeuvre

CHRIST EN IVOIRE SIGNÉ GRUPPEVOLLE ET DATÉ 1774

CHRIST EN IVOIRE SIGNÉ GRUPPEVOLLE ET DATÉ 1774

CHRIST EN IVOIRE SIGNÉ CRVPPEVOL.F

CHRIST EN IVOIRE SIGNÉ CRVPPEVOL.F

Cette signature est celle qui se trouve gravée sur la plante du pied droit du Christ en Ivoire vendu à Limoges.

Une signature est une piste de recherche parmi d'autres. Elle ne doit pas être prise au pied de la lettre.

Les signatures apocryphes sont légion. La plupart d'entre elles ont été apposées au XIXe.

Les sculpteurs des siècles précédents signaient très rarement leurs commandes.

Publié le 06 avil 2014

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